Sahid, 3e en France sur 160 km

Lac de Madine, le samedi 5 octobre 2013


(photo Claire Krauss)

J’entends la pluie sur la vitre. A quatre heures, le réveil va sonner.
Encore quelques minutes à me pelotonner au creux de l’oreiller en envisageant
sans joie les moments qui suivront. Le rituel m’est familier. Me raser vite, enfiler
les vêtements posés hier sur une chaise, glisser dans mes poches les objets
nécessaires avec dans le ventre, ajoutée à la crispation d’un sommeil raccourci,
l’irritant souci de ne rien oublier. M’affaler sur le siège passager de la voiture
et me laisser emmener, l’estomac toujours serré, vers le site de la course.
Silencieuse, Ali conduira.

Un bout de l’immense bâtiment destiné au sport servira de réfectoire petit-déjeuner.
Le café sera amer, ou trop fort, ou trop clair. Les croissants de la veille et les petits
pains au chocolat fripés s’étaleront sous la lumière blanche. Dans presque tous
les regards, il y aura comme une apparence de morosité. Je ne boirai pas trop
de café, sans quoi l’envie d’uriner, impossible à satisfaire sur le cheval aux allures
deviendrait un supplice. Il faudra aussi trouver des sanitaires propres. Dix minutes
avant le départ, Ali et Julie m’amèneront Sahid impeccablement harnaché.
Tandis que les lampes frontales allongeront les ombres de la nuit, en selle,
avec les autres concurrents, nous dessinerons au pas un cercle telle une ronde
de fantôme. Quelques-uns débouleront déjà au galop ! Comme si nous n’avions
pas assez de kilomètres à parcourir !
Pile à l’heure, la voix métallique du réveil récite : « Il est l’heure de se lever !
Il est l’heure de se lever ! »

Les gens de chevaux s’inquiètent de façon obsessionnelle concernant l’état
de leur monture. Il y a tellement d’occurrences désagréables, autant de broutilles
qui gâchent une course ! Une petite toux qui dégénère, un clou qui fait à peine
mal à un pied, un bouton qui se transforme en plaie sous la selle…
De temps en temps, c’est le cavalier qui défaille. Malade, blessé ou devant
se rendre d'urgence au chevet d’un proche…
Mais cette fois, nous pourrions déclarer forfait parce qu’Ali souffre horriblement
du dos. Le vendredi matin, elle n’a pas pu se lever ni s’habiller seule ! Comment
assurer l’intendance avec ce physique amoindri ? Invraisemblable !
On appelle Julie Kinna en renfort qui accepte de venir au pied levé (il n’y a
que 4 heures de route), mais au manège, les leçons manquent désormais
de moniteurs et Marie-Anne se démène pour trouver des solutions.

Au Lac de Madine, après discussion, les dispositions suivantes sont adoptées.
Ali pilotera la voiture. Julie présentera Sahid aux contrôles et s’occupera de tout.

Samedi, 5h 30’, vingt-trois partants seulement, mais de 7 pays : France, Belgique,
Royaume-Uni, Luxembourg, Pays-Bas, Suède et Suisse. Je frissonne sous l’averse
et nous nous élançons ! On n’y voie pas grand-chose, pourtant un Français,
Allan Leon disparaît aussitôt au galop. Il prendra lors de cette première
boucle 40’ d’avance pour les conserver jusqu’au poteau, 160 kilomètres plus loin !

A part lui, personne ne se balade seul dans les ténèbres, tout le reste du peloton forme
un groupe prudent. Une fois l’effort lancé, le corps réchauffé, la pluie ne gêne plus et
quand le jour apparaît j’éprouve enfin le bonheur d’être à cheval sur un Sahid bourré
d’énergie, mais d’humeur stable. Lors du second ravitaillement, j’aperçois déjà Ali
et elle ne marche pas mal. Au contrôle, elle m’annonce qu’elle trottera Sahid comme
d’habitude ! Récupération rapide : 1’ 14’’ avant d’entrer. Tout va bien, nous pointons seconds !

A partir de là, la course se décante pour aboutir au début de la 4e boucle (il y en a 5),
vers le 115e km, à la situation finale. Derrière l’indétrônable Français, une jeune
Hollandaise, Carmen Römer sur l’excellente jument belge Alicia d’Havennes et moi
avec un Sahid que je ménage composons un duo vingt-cinq minutes devant les poursuivants.

Depuis le temps que je dispute des compétitions sur son dos, j’ai appris à connaître
mon gris. A l’occasion, il aime souffler. Un dénivelé au pas (avec le cavalier qui marche,
c’est encore mieux), un répit pendant les descentes fangeuses ou n’importe quelle
manière de lever le pied quelques minutes lui conviennent parfaitement. C’est pourquoi
les courses plates qui demandent une vélocité constante semblent moins adaptées
que les épreuves vallonnées. Justement, même si elles ne sont ni longues, ni très
pentues, ici il y a des côtes. Les chemins pour moitié en dolomie (souvent trop
compactée) se partagent avec des sols de forêt, ou de formidables allées
gazonnées. Malheureusement, au fil du temps ces deux dernières deviendront
boueuses, car les intempéries ne cesseront pas.

Sahid paraît disposer d’une vigueur inépuisable. Un moment, après une
assistance, j’ai 40 mètres de retard. Il bondit comme un félin, rejoint en quelques foulées
et là, parce qu’il est généreux, courageux et si aisé après 9 heures de trot et galop,
je sens une boule d’émotion dans ma gorge. J’en pleurerais presque, mais ça s’estompe.

Décrocher à tout prix la seconde place exigerait une lutte intense (très aléatoire,
car Alicia, en forme olympique tire toujours au 140e km !). Je ne souhaite pas
l’imposer à Sahid. Aussi, dès le début de l’ultime partie, nous nous mettons d’accord.
Carmen Röemer prendra Sahid dans son sillage pendant les 20 dernières bornes.
Elle sera 2e. Tandis que la troisième marche du podium me satisfait amplement.
Conformément à nos plans, ce sera le classement final, lui-même source
du grand soulagement.
J’ignore pourquoi, mais réussir une course, surtout une 160 km, me procure
chaque fois un sentiment particulier : une profonde et durable félicité. Pour quelques
jours, un bien-être m’envahit, comme si une substance apaisante coulait dans mes veines.

Alienor Linotte et Julie Kinna font l’admiration de tous, tant elles sont efficaces et dévouées.
Mais davantage ici, car Ali a travaillé 18 heures d’affilée tenaillée par la douleur et Julie
nous a dépanné, toutes affaires cessantes. Mille mercis !

Un truc rare s’est produit durant cette course. Une cavalière Suisse est tombée en forêt,
samedi vers 13h. Son cheval s’est enfui sellé et bridé et personne ne l’a plus vu !
Vers 18h, on a organisé une battue sans résultats. Même chose le dimanche
matin avec 40 personnes. La jeune femme, soucieuse pour son cheval, était
en peine. On la comprend. Finalement, après avoir erré plus de 30 heures on
a retrouvé le cheval, indemne et toujours sellé vers 20h, dimanche soir !

Michel Lequarré


A gauche, Carmen Römer sur Alicia et Sahid pendant la 3e boucle. (photo Claire Krauss)

Pour voir les résultats complets:
Endurance Team Styria