Florac

Sahid de retour

Sahid le lendemain de la course, pendant le traditionnel galop après la remise des prix.


Pour un cheval de sport, le mal subi par Sahid (13 ans) au printemps paraissait grave.
La calcification de la grosseur d’un œuf de caille apparue au cœur d’un ligament
près du boulet gauche pouvait mettre un terme à sa carrière et même l’empêcher
à tout jamais de partir  en promenade. « En cas de circonstances favorables,
peut-être 50 % de possibilités d'achever encore une 160 »,
avait averti le vétérinaire.
En cas de circonstances favorables… peut-être… Je n’en menais pas large.
Certains jours l’espoir d’atteindre à nouveau le haut niveau s’approchait de zéro !
Mais Ali m’encourageait. « Nous n’avons jamais fait de radios. Et si elle
était là depuis longtemps cette calcification ? Qui dit qu’il n’a pas déjà couru ‘’calcifié’’
 ? »

Deux traitements aux ultra-sons  et des rééducations au pas agrémentées
de 5 ou 10 minutes de petit trot, voilà le menu de Sahid en mai et juin. Pas de boiterie !
En juillet, il participe à la randonnée, cinq jours, 160 km, pas de rechute. Je recommence
à y croire et ose viser l’objectif Florac, la plus importante classique.

Préparation habituelle. Chaque semaine: une longue journée de rando,
si possible avec du relief (5 à 7 h, jusqu’à 45 km), une séance de galop
(progressivement de 30 minutes à 1h 45’) et pour le reste des sorties au pas
d’une heure minimum (2 fois), échauffement puis trotting de 20/30 minutes (1 fois)
et enfin deux mises au pré. Deux heures seulement, car Sahid engraisse d’un rien.

Le 24 août, trois semaines avant le jour J, le gris franchit avec succès le test
décisif. Il dispute la 80 km de Tessenderlo. Je le pousse les 10 dernières bornes.
A la fin, un peu plus marqué que souhaité, mais pas boiteux, il me semble prêt !
Je réserve les hôtels à et vers Florac !

Quatre heures trente, 69 partants. Kilomètre 1. Sous les lampadaires municipaux
le peloton traverse le village d’Ispagnac au trot (départ et arrivée là, au bord du Tarn).
En agitant la queue, la monture d’un Italien hésite devant un passage pour piéton.
Juste derrière, à cran comme d’habitude, Sahid tente d’éviter les crins, s’arrête
brusquement, glisse sur la peinture blanche et nous tombons. Aussitôt debout
l’un et l’autre, je poursuis mon cheval. Au lieu d’emprunter le sens de la course,
de s’éloigner, il vire à gauche dans une rue transversale où je le récupère.
En un instant, l’incident n’existe presque plus. Personne n’a mal.

Progresser lentement, ménager les forces, en garder sous les sabots,
tout mon credo ! Et je m’y tiens malgré Sahid, car lui ne cultive qu’une envie,
avancer, galoper, rejoindre.

Le jour se lève. Bientôt l’information précise sur la forme de mon athlète .
Au 34e km le premier contrôle survient après un dénivelé de 350 mètres.
Une minute et quarante secondes d’attente et rythme cardiaque à 52 !
Allures superbes. Excellent ! Cela confirme mes impressions de la piste : grande condition !
Mais prudence, si je le laisse s’esquinter, il se mettra en surrégime au risque
de manquer d’énergie pour terminer. Et puis la blessure du printemps ne
va-t-elle pas se réveiller ?

A l’intendance, Alienor Linotte collabore avec Maeva Valentin, une jeune française,
professionnelle de l’endurance rencontrée sur place. La personne, hyper compétente,
connait les chevaux à merveille et déborde de vitalité sans jamais se départir de son
joli sourire. Une fois encore, nous bénéficions des petits soins. Ali et Maeva travailleront
pour Sahid et moi, dans l’urgence, mais sereinement de 3h 30’ à 21h 30’ !
Merci Ali. Merci Maeva.

Après avoir referré des quatre pieds (déjà !), à l’entame de la 3e boucle,
nous pointons au 53e rang à 14 km/h. L’Aigoual constitue la montée difficile
de l’épreuve. La montagne culmine à 1560 mètres, soit une déclivité continue,
mais régulière de 650 m en 9 km. Nous sommes seuls dans la lumière de l’été.
A trot menu, Sahid produit volontiers son effort, même si je devine qu’il souhaiterait
de la compagnie et quelques relais. Comme prévu, en vue de l’observatoire
perché là-haut, je marche à ses côtés afin de l’aider. Vers l’horizon, bien loin,
les dix lignes de crêtes successives en bleu, pourpre et vert pâle ondulent
en un merveilleux panorama. Maeva annonce une petite cellule d’Italiens
et Français deux minutes devant. Descente dévalée avec plaisir, Sahid s’y laisse
entrainer sans consommer sa précieuse énergie. Risques boiteries et chutes
en augmentation, mais nous y gagnons du temps facilement. A la pause,
ayant intégré le  groupe et réussi des tests vétérinaires parfaits,
nous vivons en situation avantageuse.

C’est la sixième fois que j’effectue le parcours, quatre participations, une rando
et une reconnaissance. Le piège souvent fatal pour le moral des chevaux
(et leur physique) se décline vers le km 100, à la fin de la 4e partie. Quittant Meyrueis,
on grimpe sur le causse Méjean. Trois kilomètres et demi à 11%. Le versant calcaire
exposé plein sud chauffe, une fournaise ! J’ambitionne d’escalader les ¾ à pied.
Chaleur, pente, je m’essouffle. Là, poumons en feu et gorge sèche j’expie
mes fautes de gourmandises ! Je persévère, car malgré la difficulté mon cheval se repose!
En effet au contrôle suivant, il bluffe le véto avec  44 pulsations tout en rentrant en 1’ 20’’ !
Et je n’ai perdu que 5 minutes sur mes compagnons.

Alors vient un moment de grâce. Sur le Causse beau et âpre, en 10 bornes,
mon arabe déchainé (il fait mal aux mains) rejoint un trio qui file pourtant à 18km/h.
Le Sahid des grands jours (comme en 2011, le championnat d’Europe ici même)
m’oblige à une succession de demi-arrêt afin de ne pas le brûler. Au vet, il passe en 1’ 49’’. Tout fonctionne dans l'huile, maintenant en 20e position !

Ultime portion, 20 km. Principalement une descente par un empierré
parcouru au galop qui nécessite beaucoup d’attention. Sahid tire !
Je n’en reviens pas, car nous en sommes déjà à 10 heures d’allures !
A 7 km du but, je ne distingue pas l’embranchement à droite. Je dévale,
étonné de ne plus voir personne, mais pas inquiet. Je connais, pas de problème.
Quand j’arrive à un ruban asphalté, je comprends mon erreur. J'imagine retrouver
le bon chemin plus bas puisque j’entends clairement le speaker. Ce ne sera pas le cas.

Je me maudis de contraindre mon Sahid à remonter environ 3 km. Nous allons piano.
Finalement, ma bourde coute 50 minutes, une dizaine de places et un km/h de moyenne.
Nous nous classons 28e à 13.77. Le Quatari  BUGHENAIM Faleh Nasser S.s
remporte brillamment l’épreuve.

L’important n’est pas cette bévue ni le classement. Sahid est de retour voilà l’essentiel !

Je préfère scinder les 14 heures de route. Nous faisons étape à Lyon dans un poney-club.
Certains poneys conviendraient chez nous. Nous en  achetons deux, le shetland Agrume
et son demi-frère, plus grand, Umpalumpa. Ainsi, à l’issue de cette semaine fructueuse
nous regagnons la maison  avec un van bien chargé.

Michel Lequarré