Dentistes, ostéopathes, éthologues

Ceux du monde équestre


Entouré d’un halo de mystère, le monde équestre ressemble à une caste,
ou à un clan religieux dont le gourou principal n’est autre que le cheval lui-même
avec tout ce qu’il offre de bonheur, de passion et de déraison.

A l’intérieur du cercle, les hommes et les femmes, même confirmés, se posent
mille questions, tant l’équitation réclame sinon du talent, à tout le moins une patine
acquise après des séries d’heures en selle.

Tout à son envie dévorante de progresser ou consumé par sa flamme de gagner
en compétition, le cavalier est une personne vulnérable, toujours à l’affût d’une
nouveauté le rapprochant de son objectif. Ainsi, peu à peu, depuis 20 à 30 ans
des fonctions inusitées se sont imposées dans le milieu : les dentistes équins,
les ostéopathes et les éthologues.

Livres et articles écrits par des éthologues* ont diffusé leurs nouvelles pratiques.
Grâce à celles-ci, dans le spectacle équestre notamment,  des artistes ont
époustouflé le public. Quelques  écoles d’équitation adhèrent à leurs méthodes
en les invitant pour des stages ou des conférences. Il ne fait pas de doute
que des débourrages ont été facilités. Des cas de rétivité (par exemple pour
monter dans les moyens de transport) ont été résolus.
Cependant les individualités qui peinent en équitation par manque de sens
du cheval, par manque de travail, ne peuvent rien espérer dans cette voie.
Les concepts de l’éthologie ne se substituent pas au tact équestre ni aux efforts
d’années d’apprentissage. L’éthologie n’est ni un moyen magique ni un manuel
 intitulé :  « les équidés pour les nuls ».
D’ailleurs, les éthologues bonifient peu les écuries de sport. Elles n’en ont pas besoin.
 A haut niveau, les champions sont en quelque sorte des « éthologues » instinctifs.
En effet, impossible de se construire un palmarès sans obtenir la connivence
absolue des montures.

Bien implantés, comme les moniteurs ou les vétérinaires, les dentistes
et les ostéopathes émargent à la catégorie de prestataires de services réguliers.

Jusque dans les années 1980, les vétérinaires assuraient les traitements dentaires.
En cas de nécessité, ils enlevaient des dents mal placées et râpaient celles qui
occasionnaient des plaies de bouche. Plus tard, on a vu apparaître des dentistes
équins. Ou plutôt, ils se sont proclamés comme tels, puisqu’encore aujourd’hui,
n’importe qui a le droit de se lancer dans l’activité. Ce nouveau commerce a
suggéré la notion d’un contrôle annuel ou même semestriel pour tous les chevaux !
Avec des honoraires moyens de 60 € par prestation, le secteur pouvait escompter
des chiffres d’affaires faramineux. Les cavaliers moins habiles, ceux qui éprouvaient
des difficultés équestres avec la bouche de leurs chevaux découvraient une excuse
parfaite ! Ils ont beaucoup contribué au succès des dentistes.
De plus, lorsque les mâchoires grandes ouvertes par le pas-d’âne le permettent,
les dentistes demandent toujours au propriétaire de passer un doigt sur la face
externe des molaires qui est naturellement très acérée. Effet commercial garanti !

Néanmoins la plupart des interventions des dentistes s’avèrent inutiles.
Les chevaux de manège (sauf deux fois en 27 ans, 150 montures au moins !)
n’ont jamais été traités. Ils mangent et travaillent pourtant parfaitement et ne souffrent
pas de plaies de bouche, même les plus âgés !
Une de ces deux interventions concernait Shaguy. Il s’alimentait lentement
et au dressage se plaçait difficilement. Mais après le passage du dentiste, Shaguy
absorbait sa ration tout aussi délicatement. Ce n’est pas tout. Lassé de son élève
autant en rade avant les soins dentaires qu’après, le moniteur de dressage
(l’excellent Stéphane Morai) monta Shaguy. En quelques secondes, le pie
placé comme un vieux routier des rectangles allait aux trois allures !

En conclusion, des cas assez rares exigent la présence du dentiste, mais les
visites régulières constituent probablement une dépense superflue.
Cependant, en cas de besoin, on sera avisé de choisir un dentiste
qui est aussi et avant tout vétérinaire.

Je connais quelques ostéopathes que j’aime bien en tant que personne.
Comme on parle ici de leur gagne-pain, je voudrais ne pas leur faire tort.
Malheureusement, mes observations, depuis 30 ans m’obligent à l’écrire :
je n’ai jamais vu un cheval aller mieux après une manipulation par un ostéopathe !
Avec bon sens, cela n’étonne pas. Un homme ou une femme peuvent-ils
développer suffisamment d’énergie pour contrôler avec efficacité un animal
surpuissant de 500 ou 650 kilos, dont le tempérament consiste à fuir avec
véhémence la moindre douleur ?

Heureusement pour ces praticiens, mon avis est minoritaire. Car, même si je
confirme avoir parfois rencontré des charlatans, quasi des escrocs, je me dois
de le dire, dans de nombreuses écuries (haut niveau compris), les ostéopathes
ont la cote. Seulement, avec moi, quelques-uns ne succombent pas à cette mode
et j’ai été content de lire une interview du champion Jeroen Dubbeldam
(triples médailles d’or individuelles : Jeux olympiques, championnat du Monde
et championnat d’Europe en concours hippique) dans laquelle il déclare :
« les ostéopathes ne viennent pas à la maison ».

Avant d’appeler un ostéopathe, pensez encore qu’il n’existe pas de diplôme
officiel reconnu par l’état. Tout un chacun peut se certifier ostéopathe équin
et vous faire dindon de la farce !

Michel Lequarré

* Nouveaux maîtres, chuchoteurs, éthologues. Autant de chapelles et de nuances
plus ou moins proches. Pour simplifier, le mot « éthologue » les désigne ici.